Sorcières : des premiers rites de l’humanité à la sorcière moderne
Dernière mise à jour : 29 sept.
Chamans, guérisseurs, devineresses, procès en sorcellerie, légendes, contes, Wicca… D'où vient réellement la figure de la sorcière et pourquoi continue-t-elle de nous fasciner ?
Elle porte un chapeau pointu, chevauche un balai, possède un chat noir et prépare dans un chaudron une mixture dont il vaut probablement mieux ne pas demander la composition.
Du moins, c'est ainsi que plusieurs siècles de contes, de légendes, de littérature et de cinéma nous Sorcières des premiers rites de l’humanité à la sorcière moderneont appris à reconnaître une sorcière.
Mais derrière cette silhouette devenue presque universelle se cache une histoire beaucoup plus ancienne, complexe et profondément humaine.
Car bien avant le mot sorcière, bien avant les procès et les bûchers, et même bien avant les religions telles que nous les connaissons aujourd'hui, les êtres humains observaient déjà le ciel, les animaux, les plantes, les saisons, la naissance et la mort. Ils accomplissaient des rites. Ils enterraient leurs morts. Ils cherchaient à guérir, à se protéger, à comprendre leurs rêves et à entrer en relation avec des forces qu'ils ne pouvaient pas toujours expliquer.
Dans de nombreuses cultures sont apparues des personnes auxquelles la communauté attribuait une relation particulière avec le sacré ou l'invisible : guérisseurs, devins, spécialistes des plantes ou du rituel, intermédiaires avec les esprits ou les ancêtres.
Ils n'étaient pas tous des sorciers et encore moins des sorcières au sens où nous utilisons aujourd'hui ce mot.
Mais pour comprendre la sorcière, il faut peut-être commencer là : dans ce besoin très ancien de l'humanité de donner un sens à ce qu'elle ne voit pas.
Alors remontons le temps.
Très loin.
En résumé
La figure de la sorcière n'est pas issue d'une tradition unique. Bien avant son apparition dans le folklore européen, de nombreuses sociétés possédaient déjà des pratiques rituelles, divinatoires, médicinales ou spirituelles confiées à des personnes auxquelles on attribuait une relation particulière avec le sacré ou l'invisible.
Au fil des siècles, ces pratiques se sont mêlées aux religions, aux croyances populaires, aux mythes et aux peurs collectives. En Europe, la sorcière devient progressivement une figure inquiétante, jusqu'aux grandes chasses aux sorcières principalement situées entre la fin du Moyen Âge et l'époque moderne. Elle entre ensuite dans les contes, la littérature et la culture populaire.
Aujourd'hui, le mot connaît une nouvelle transformation. Wicca, néopaganisme, magie naturelle, herboristerie symbolique, rituels de protection ou pratiques spirituelles personnelles ont contribué à faire de la sorcière contemporaine une figure parfois très éloignée de celle du bûcher ou du conte pour enfants.
La sorcière n'a donc jamais eu un seul visage. Elle raconte aussi l'évolution de notre rapport à la nature, au sacré, à la peur et à l'invisible.
Avant les sorcières : quand l'être humain cherchait déjà l'invisible
Il serait tentant de chercher « la première sorcière de l'Histoire ».
Elle n'existe probablement pas.
Ou, plus exactement, nous ne disposons d'aucune ligne continue permettant de partir d'un personnage préhistorique et d'arriver tranquillement à la sorcière européenne avec son balai.
Les sociétés préhistoriques nous ont laissé des sépultures, des objets, des représentations et des traces de comportements symboliques ou rituels. Leur interprétation reste cependant délicate : nous ne pouvons pas demander à leurs auteurs ce qu'ils signifiaient.
Ce que nous savons, en revanche, c'est que le rapport au sacré est extrêmement ancien.
Et dans de nombreuses sociétés humaines, certaines personnes vont progressivement occuper une fonction particulière : accomplir des rites, interpréter des signes, utiliser certaines plantes, accompagner les morts, rechercher la guérison ou entrer en relation avec le monde spirituel.
C'est ici que l'on rencontre souvent le mot chaman.
Mais attention à ne pas en faire un grand mot-valise.
Le terme possède une histoire particulière liée notamment aux peuples de Sibérie et d'Asie septentrionale avant d'avoir été considérablement élargi par l'anthropologie et le langage courant.
Toutes les traditions spirituelles anciennes d'Afrique, d'Australie, d'Amérique ou d'Asie ne sont donc pas des formes de « chamanisme ».
Elles ont leurs propres histoires, leurs propres croyances et surtout leurs propres noms.
Ce qu'elles permettent néanmoins d'observer, c'est quelque chose d'extraordinairement humain :
dans des cultures très éloignées les unes des autres, nous retrouvons cette volonté de créer un lien entre le visible et ce qui est considéré comme invisible ou sacré.
Des pratiques spirituelles présentes aux quatre coins du monde
En Australie, les traditions spirituelles des peuples aborigènes entretiennent des rapports complexes avec les ancêtres, le territoire, les récits de création, les lieux sacrés et les cérémonies.
En Afrique, il existe non pas une mais une multitude de traditions religieuses et spirituelles, avec selon les peuples des devins, guérisseurs, spécialistes rituels, cultes des ancêtres et systèmes de divination.
Dans certaines cultures d'Asie septentrionale, les pratiques que l'on qualifie historiquement de chamaniques peuvent impliquer des états de transe, des voyages spirituels, des rites de guérison ou une relation avec les esprits.
Ailleurs encore, on rencontre des oracles, des prêtres, des prêtresses, des guérisseurs ou des personnes chargées d'interpréter les rêves et les signes.
Les pratiques diffèrent profondément.
Mais une idée revient :
l'être humain n'a jamais attendu l'invention de la sorcière au chapeau pointu pour chercher à dialoguer avec l'invisible.
Dans l'Antiquité, magie, divination et religion s'entremêlent
Avançons de quelques millénaires.
Dans les sociétés antiques, les frontières que nous établissons aujourd'hui entre religion, magie, médecine et divination n'étaient pas toujours aussi évidentes.
Les Grecs et les Romains consultaient des oracles et pratiquaient différentes formes de divination. Les rêves pouvaient être interprétés comme des messages. Certains rites cherchaient protection, guérison, amour ou faveur divine.
Et les mythes nous ont laissé quelques femmes dont les noms résonnent encore aujourd'hui.
Circé, magicienne de l'Odyssée, maîtrise les plantes et les métamorphoses.
Médée, elle aussi associée à la magie et aux plantes, devient une figure beaucoup plus sombre et tragique.
Hécate, divinité complexe progressivement associée notamment à la nuit, aux carrefours, aux esprits et à la magie, deviendra plusieurs siècles plus tard une référence importante de certains courants ésotériques et néopaïens.
La sorcière européenne n'existe pas encore sous sa forme moderne.
Mais certains de ses futurs attributs commencent à apparaître dans notre imaginaire.
La femme qui connaît les plantes.
La femme qui prédit.
La femme qui communique avec des forces invisibles.
La femme qui possède un savoir mystérieux.
Et parfois, la femme dont le pouvoir inquiète.
Comment la sorcière est-elle devenue une figure inquiétante ?
Voilà probablement le grand tournant de notre histoire.
Dans l'Europe chrétienne, croyances anciennes, pratiques populaires, magie, superstitions et doctrine religieuse vont entretenir des rapports extrêmement complexes.
Et contrairement au raccourci que l'on entend souvent, les grandes chasses aux sorcières européennes ne sont pas essentiellement un phénomène du Moyen Âge.
Elles culminent surtout à l'époque moderne, entre les XVIe et XVIIe siècles.
C'est une distinction importante.
À cette époque, dans certaines régions d'Europe, la sorcellerie n'est plus seulement imaginée comme quelques pratiques magiques individuelles.
Elle peut être interprétée comme une alliance avec le Diable.
Apparaissent alors dans les accusations toute une construction : pacte démoniaque, sabbat, maléfices, vols nocturnes et réunions de sorcières.
La peur possède désormais son personnage.
Était-il dangereux d'être une femme qui connaissait les plantes ?
C'est ici que nous devons casser un autre mythe.
On raconte parfois que les victimes des chasses aux sorcières étaient essentiellement des guérisseuses, des sages-femmes ou des femmes instruites que l'on aurait voulu faire taire.
L'histoire est beaucoup plus complexe.
Les personnes accusées appartenaient à des milieux très différents. Certaines étaient marginalisées, d'autres parfaitement intégrées à leur communauté. Certaines connaissaient peut-être les plantes ; beaucoup n'étaient ni guérisseuses ni détentrices d'un savoir médical particulier.
Et des hommes furent également poursuivis.
En revanche, les femmes représentèrent la majorité des accusés et des exécutés dans une grande partie de l'Europe, et les représentations de la sorcellerie se sont fortement nourries des conceptions de la féminité de l'époque.
Alors non, rassurons-nous : préparer une infusion à la menthe en sachant lire n'était pas automatiquement un aller simple vers le bûcher. 😏
Mais la réalité historique est suffisamment terrible pour ne pas avoir besoin qu'on lui ajoute une légende.
Les estimations modernes situent autour de 45 000 le nombre de personnes exécutées lors des chasses aux sorcières européennes sur plusieurs siècles. Smithsonian Folklife
Derrière le mot sorcière, il y eut donc aussi des personnes réelles accusées d'un crime imaginaire et condamnées dans des contextes de peur religieuse, de tensions sociales, de conflits locaux et de justice défaillante.
Salem : quand la peur devient contagieuse
Impossible de raconter cette histoire sans traverser l'Atlantique.
En 1692, dans la colonie anglaise du Massachusetts, les événements de Salem commencent après que de jeunes filles présentent des comportements jugés inexplicables.
Les accusations se multiplient.
En quelques mois, voisins, connaissances et membres d'une même communauté peuvent se retrouver soupçonnés.
Au total, 20 personnes sont mises à mort : 19 sont pendues et Giles Corey meurt après avoir été soumis à une torture destinée à lui faire enregistrer un plaidoyer. Entre 150 et 200 personnes furent emprisonnées au cours de la crise. Smithsonian Folklife
Et détail que notre imaginaire oublie souvent : des hommes furent également accusés. Une étude historique recensée par le Smithsonian en compte 38 parmi les personnes poursuivies judiciairement dans la crise. Smithsonian Institution
Salem est devenu tellement célèbre que son nom dépasse aujourd'hui largement l'événement historique.
Il symbolise ce qui peut arriver lorsqu'une société commence à chercher partout des coupables à ses peurs.
Du bûcher au balai : naissance de la sorcière folklorique
Et puis quelque chose d'étrange se produit.
La sorcière que l'on avait crainte devient progressivement un personnage.
Elle entre dans les contes.
Dans les histoires racontées aux enfants.
Dans les illustrations.
Dans la littérature.
Puis dans le théâtre, le cinéma et la télévision.
Ses attributs se fixent peu à peu dans notre imaginaire collectif : le balai, le chaudron, le chat noir, la vieille maison, les plantes séchées, les potions, le nez crochu et bien sûr l'indispensable chapeau pointu.
La sorcière historique et la sorcière imaginaire commencent alors à vivre deux vies différentes.
Et les contes vont parfois la rendre encore plus terrifiante.
La sorcière de Hansel et Gretel ne propose pas exactement une séance de développement personnel aux enfants perdus dans la forêt.
Mais progressivement, la littérature va aussi lui offrir d'autres visages.
Elle peut être sage.
Séduisante.
Drôle.
Protectrice.
Rebelle.
Indépendante.
Et parfois héroïque.
La sorcière cesse lentement d'être uniquement celle dont il faut avoir peur.
La Befana : cette drôle de cousine italienne de la sorcière
Et puisqu'on parle de folklore, impossible de résister à la Befana.
Oui, c'était bien son nom. 😄
Cette vieille femme appartient à la tradition italienne de l'Épiphanie. Le mot Befana dérive d'ailleurs d'Epifania. Dans la tradition populaire, elle vient apporter des cadeaux et des friandises aux enfants — et du charbon aux moins sages. Treccani
Son apparence a tout de notre sorcière folklorique : vieille femme, vêtements usés, déplacement nocturne et, dans les représentations modernes, fameux balai.
Et pourtant...
elle est bienveillante.
Voilà notre sorcière qui distribue maintenant des cadeaux.
Les traditions liées à la Befana ont connu de nombreuses variations régionales, avec chants, feux, effigies et coutumes populaires ; leurs interprétations et origines précises sont elles-mêmes complexes. Treccani
Et j'adore ce personnage précisément pour cette raison : il montre à quel point la figure de la vieille femme magique peut changer de sens selon les lieux et les époques.
Quand la sorcière reprend possession de son propre nom
Au XXe siècle survient une nouvelle métamorphose.
Avec le développement du néopaganisme et notamment de la Wicca, apparue sous sa forme moderne au milieu du XXe siècle, certaines personnes commencent à revendiquer volontairement des mots autrefois associés à la sorcellerie.
La sorcière n'est plus nécessairement la créature maléfique du conte.
Elle peut devenir une personne dont la spiritualité se tourne vers les cycles naturels, les saisons, la Lune, les éléments, les plantes ou différents rituels symboliques.
Puis le phénomène dépasse largement la Wicca.
Aujourd'hui, derrière le mot witch ou sorcière peuvent se trouver des pratiques extrêmement différentes : magie naturelle, néopaganisme, tarot, herboristerie, rituels symboliques, travail avec les saisons, méditation, pratiques de protection...
Certaines personnes considèrent cela comme une religion.
D'autres comme une spiritualité.
D'autres encore comme un folklore, un héritage culturel ou simplement une manière poétique et symbolique d'habiter le monde.
Il n'existe donc toujours pas une sorcière.
Il en existe une multitude.
Et si les sorcières modernes étaient parfois beaucoup plus ordinaires ?
C'est peut-être finalement ce qui m'amuse le plus dans toute cette histoire.
Aujourd'hui, lorsque l'on prononce le mot sorcière, on imagine encore facilement quelque chose d'extraordinaire.
Pourtant, certaines pratiques que nous associons à cet univers sont devenues presque banales.
Allumer une bougie avec une intention.
Faire brûler certaines plantes ou utiliser un parfum pour marquer symboliquement la purification d'un lieu.
Créer un petit rituel personnel de protection.
Tirer des cartes.
Observer les cycles lunaires.
Cueillir ou utiliser des plantes en leur accordant une valeur particulière.
Conserver un objet auquel on attribue une fonction protectrice.
Prendre quelques minutes pour poser une intention avant une nouvelle étape de sa vie.
Pour ma part, je réalise moi-même certains petits rituels de protection ou de purification dans ma maison.
Est-ce que cela fait de moi une sorcière ?
Je vous laisse décider. 😉
Mais je trouve amusant de penser que beaucoup de personnes accomplissent aujourd'hui des gestes qui auraient appartenu, à d'autres époques ou dans d'autres cultures, au domaine du rituel, de la protection ou de la magie populaire — sans jamais penser une seconde à se définir comme sorciers ou sorcières.
Peut-être existe-t-il finalement beaucoup plus de petites sorcières et de petits sorciers qui s'ignorent que nous ne l'imaginons.
Le conseil de Chantal
Ne cherchons pas une sorcière unique derrière des milliers d'années d'histoire.Derrière ce mot se rencontrent des croyances, des religions, des peurs, des victimes, des légendes, des pratiques spirituelles et énormément d'imaginaire.Et c'est précisément cette diversité qui rend son histoire aussi fascinante.
De la peur à la fascination : pourquoi aimons-nous toujours autant les sorcières ?
Peut-être parce qu'elle concentre énormément de choses que l'être humain n'a jamais cessé d'interroger.
La nature.
La mort.
La guérison.
L'intuition.
Le pouvoir.
Le féminin.
La liberté.
La peur de l'inconnu.
Et notre éternelle envie de regarder derrière le rideau pour voir ce qui s'y cache.
La sorcière a été déesse, magicienne, étrangère, voisine accusée, criminelle imaginaire, vieille femme terrifiante, héroïne de conte, personnage de cinéma, militante, pratiquante spirituelle et icône populaire.
Nous l'avons brûlée, crainte, caricaturée, racontée, déguisée, réinventée et parfois revendiquée.
Et plusieurs milliers d'années après les premiers rites humains dont nous retrouvons les traces, nous continuons à allumer des bougies, à observer la Lune, à raconter des histoires et à nous demander ce qui existe au-delà de ce que nous pouvons voir.
Finalement, peut-être que la sorcière n'a jamais complètement disparu.
Elle a simplement changé de visage.
Chantal Vitalis
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